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TERRIbLeS (I)

Urbex mundus

Par

le

Haut, chaud et éclatant

Durant l’été et dans le cadre d’un reportage au long-cours pour Espace-Environnement, je reçois la mission de photographier quelques terrils wallons du Borinage, du Centre et beaucoup de la région de Charleroi. Des vues au-dessus, au-dedans et en dehors. La belle saison devrait être idéale pour la photo paysagère, mais la sécheresse interminable et les températures caniculaires brûlent l’horizon. La nature a soif, très soif. Ce n’est pas gagné.

Je pars à l’assaut des sommets miniers. La plupart sont devenus verts, enfin, bruns et beiges par la force des choses. Ils sont les témoins les plus visibles d’un passé révolu, mais ils sont aussi devenus de nouveaux havres pour la vie sauvage, au sens libre, anticonformiste et biologique du terme. Ils ponctuent un milieu souvent abîmé par une urbanisation aussi anarchique qu’inesthétique.

Chaque ascension m’apporte autant de plaisir que si j’avais atteint un sommet alpin. C’est souvent sportif et la vue à l’arrivée est toujours spectaculaire. Par contre, pour la photo, c’est compliqué : les températures sont étouffantes, surtout quand le sol noir absorbe la chaleur pour ensuite rayonner de concert avec l’ardeur directe du soleil. L’astre est si vif qu’il rend la lumière très crue et violente. Pas l’idéal si on veut un paysage frais et subtil… Peu importe, je suivrai ma devise de photographe : « On fait avec ! ».

Le mont Fuji carolo - Terril du Boubier - Bouffioulx

Patience dans le cloud

Certains jours, le ciel est d’un azur outrancier, sans la moindre trace de vapeur d’eau. Il vaut mieux alors se rendre tôt sur place ou mieux, attendre la fin de la journée pour obtenir les quelques couleurs qui sont encore en stock après tant d’heures de cuisson. Par contre, dès qu’un peu de blanc apparaît, commence alors une chasse passionnante aux cirrus, altostratus et cumulus qui donneront enfin un peu de relief et de perspective aux photos.

À la longue, certains deviennent mes amis, enjoués, parfois têtus et capricieux. Ils peuvent promettre de poser de manière judicieuse dans le cadrage pour finalement me faire poireauter une brochette de quarts d’heure au gré des alizés. Quand l’altocumulus stratiformis radiatus long comme un zeppelin céleste décide de défiler majestueusement devant le soleil dans le sens de la longueur et que j’attends LE rayon qui donnera cette touche si particulière à 17h37 sur le quartier-rue niché entre deux terrils, ma danse du ventre n’y fera rien, la lumière baisse inexorablement et je devrai revenir un autre jour. Mais la plupart sont à la fête. Les cumulus sont les champions pour égayer votre ciel. On frôle le décor télétubbies.

Tour du monde

En temps de confinement mondial et de restrictions comme jamais aucune société occidentale moderne n’en a connu, toute forme de voyage est fortement déconseillée, voire interdite. J’avais un vague projet d’aller découvrir l’Écosse en septembre. Comme beaucoup d’autres choses, ça tombe à l’eau. Pourtant, je ne suis pas spécialement déçu de ne pas être parti après ces mois d’assignation à résidence. Parcourir dix-neuf terrils en long et en large, me procure une impression de voyage permanent. Tant de paysages différents, de terrains variés !

Être doté d’une imagination fertile et d’un esprit aérien, outre le côté prétentieux de l’affirmation, me vaut parfois une incompréhension, voire une certaine inquiétude de la part de mes semblables. C’est pourtant un atout précieux qui m’aide à trouver des points de vue étonnants. Une trouée au travers du terril du Martinet et me voilà au Brésil, en pleine forêt côtière avec vue sur l’Atlantique. Bon, c’est juste une impression hein, parce ce qu’en bas, c’est quand même le canal et le centre de triage ferroviaire de Roux. Mais quand même, ça aide. Et comme je rêvais de faire le tour du monde, ça tombe bien.

Crassiers crasseux

À l’époque des charbonnages, les terrils s’appelaient des « crassiers ». Pour les crasses, je ne suis hélas pas déçu. Certains d’entre eux sont encore bordés de dépôts sauvages rebutants.

La plupart des habitants des quartiers proches sont désolés du comportement d’une minorité d’entre eux quand il ne s’agit pas d’entrepreneurs louches aux méthodes expéditives. Ces malappris sont en général discrets et nocturnes, sauf ce jour où à proximité du terril de l’Épine à Montignies-sur-Sambre, côté cimetière, j’observe le manège étrange d’une Golf, ensuite d’une BMW ralentissant comme le feraient les visiteurs d’une aire d’autoroute mal famée. Il ne fait aucun doute que vu l’état de fraîcheur des immondices présentes, l’endroit, bien à l’abri des regards, semble régulièrement approvisionné. D’autant plus que la zone n’est pas particulièrement courue des amateurs de services tarifés.

Un autre jour, à l’entrée du terril des Piges à Dampremy, je découvre un beau dépôt tout récent d’Eternit avec de l’amiante, à quelques mètres de l’aire de jeux pour les jeunes du quartier. Je préviens la ville, mais c’est oublier que la vélocité de l’administration communale est parfois semblable à celle d’un diplodocus : une information éclot dans le cerveau, mais il faut du temps pour que la queue remue. Trois semaines plus tard, le tas est toujours là.

Troupeau de pneus se reposant au pied du terril Saint-Xavier N°2 à Ransart. Le mâle est reconnaissable à ses striures hexagonales.

Odeurs de soufre

Grimper sur les terrils, c’est partir à l’aventure, mais c’est aussi un sacré moyen pour remonter le temps. Les amateurs d’urbex pullulent dans les parages. Ils en conviendront, on y trouve encore beaucoup de vestiges du passé minier. De la poussière noire, de la rouille et des squelettes de béton en voie de désintégration.

Les années ’80 ont failli être fatales pour certains terrils et l’ont été pour d’autres. La société « Ryan Europe » s’était mise en tête, avec la complicité du Collège communal de l’époque, d’en « recycler » un maximum au grand dam des riverains. Quelques-uns ont complètement disparu, d’autres ont été arasés sans ménagement. Sans la pugnacité des habitants du quartier éponyme, le joyau naturel qu’est devenu le terril du Martinet serait passé au hachoir d’intérêts et de motifs aussi obscurs qu’un puits de mine.

Adolescent, je me souviens avoir naïvement informé les autorités de la présence d’une mare exceptionnelle pour la biodiversité sur le terril de l’Épine. Malheureusement, le bac à schlamm était plus lucratif que la sauvegarde de 250 tritons de trois espèces distinctes survivant entre un frigo pourri et une douzaine de pneus.

Ture, ture la vie

Fort heureusement, ce temps-là semble révolu et les crasses ne subsistent qu’aux entrées discrètes. Nos terrils font désormais l’objet d’une attention providentielle et leur verdurisation naturelle ou artificielle les ont transformés en forêts d’émeraude et garrigues wallonnes propices à la découverte. Partie d’un projet citoyen imaginé par Micheline et Francis, deux férus de passé industriel (et de punk), la Boucle Noire est devenue un must de 23 kilomètres pour quiconque veut randonner sur Mars-la-verte. Son succès est tel que la promenade fait désormais partie du programme de l’Eden, le centre culturel carolo. Covid oblige, elle a même fait des petits dans d’autres districts de la ville.

La culture renoue enfin avec la nature. Fin juin, la jet-set alternative locale participe au pique-nique musical « Panorama » sur le terril des Hiercheuses à Marcinelle. Ce terril va faire l’objet d’une valorisation paysagère dans le cadre d’un projet immobilier à sa base. Tout comme celui du Sacré-Français à Dampremy. Je me réjouis à l’idée de voir se développer d’autres activités culturelles potentielles. Prométhée et Henry David Thoreau se réconciliant sur les « stériles ». Rêvons d’un futur où l’on pourrait y admirer du land art permanent (entretenu et solide), écouter un concert de musique de chambre, accueillir une troupe de théâtre sauvage ou se retrouver dans une guinguette à lampions improvisée au son d’un mambo mercurien…

Quelle que soit la direction du regard, il y a toujours des terrils à l'horizon

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