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Le roi des fougères

Autoportrait

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Ce midi, de manière la plus inattendue, je suis devenu un gars de la narine. Non, pas un fêtard qui cherche des émotions factices dans la poudreuse, ni un explosé du pollen dont l’excès de concentration a momentanément remplacé celui du dioxyde d’azote, non, non. Il s’agit pourtant bien de l’un de ces deux petits orifices vitaux en forme de haricot et tapissés de quelques disgracieux poils. Cette sorte de paillasson respiratoire.

Ce midi, j’ai donc pris la décision d’alimenter la pile de livres à côté du lit. Une pile en voie d’assèchement après plusieurs semaines d’assignation à résidence pour cause de miasmes iconoclastes.

Me voilà parti pour Gotham city et sa fameuse librairie, ravi de revoir le monde. Les rues se sont quelque peu repeuplées, le soleil est toujours aussi éclatant, le vent sec. Pas encore de « tumbleweeds », mais quelques années supplémentaires de cette sécheresse printanière et ils ne sauraient tarder. À certains endroits, le gazon est déjà aussi jaune que pendant la canicule de juillet passé.

La population semble la même qu’avant la catastrophe. Plus clairsemée, masquée et pressée. Tous les cafés, les bars et les restos sont noirs et éteints comme des dents manquantes à la rue. Me voilà arrivé à l’entrée du temple. Les portes sont ouvertes, elles n’ont plus été franchies depuis des mois. Je savais que le port du masque y était obligatoire et malgré ma grande difficulté à porter ce bout de tissu, je m’y plie. Chacun est maître chez soi finalement et les raisons sont toutes aussi valables que toutes les décisions contradictoires et irrationnelles qui nous tombent dessus depuis des semaines.

Un oiseau s'est crashé sur la vitre de la fenêtre de la cuisine

L’espace de quelques instants, je retrouve la sensation du fameux « monde d’avant ». Tel un anneau de fer autour d’un circuit électrique en cuivre qu’il ne faut pas toucher pour ne pas allumer la lampe, je suis méticuleusement le parcours habituel et précis des rayons, en quête des nouveautés, du roman nordique décalé à la couverture cyan et mate, de la dystopie distrayante pour se faire mousser, d’une histoire d’Amour qui ne dit pas son nom pour jouer au dur, d’un opuscule d’humour belge. Ah, je vois que les chroniqueurs de l’Injuste destin du pangolin n’ont pas perdu leur temps pour rentabiliser leurs élans.

Il y a dix pelés dans l’établissement. Le masque est oppressant, mais je poursuis le circuit, passant d’un dos de couverture à un autre, essayant de déchiffrer le commentaire d’une des vendeuses ayant couché son avis sur une petite carte blanche. C’est difficile. Outre la gêne respiratoire, cette impression d’avoir un peignoir bleu en feutre sur le visage me distrait de ce que j’essaie de lire. À seulement une dizaine de mètres de l’entrée, je suis bien forcé d’admettre que malgré mon jeune âge, le port des lunettes m’est devenu indispensable pour lire. Encore une injonction dont je me passerais bien !

Je sors donc les lunettes. Les dos deviennent enfin lisibles. Mais pas longtemps, car une buée vient rapidement contrarier ma lecture. Un léger ajustement laissant passer une narine me donnera l’occasion de trouver l’équilibre parfait pour poursuivre mon parcours. C’est effectivement comme ça que j’entame les cinq mètres suivants. Et là, là ! Tout bascule ! Je suis devenu un gars de la narine.

Bois de la Magneroule sur les hauts de Marcinelle vu du sommet du terril du Cerisier

Une vendeuse s’approche de moi et, d’un air d’aide-soignante dans un home low-cost, c’est-à-dire de manière péremptoire et infantilisante, m’intime l’ordre de relever le masque et de cacher cette narine qu’elle ne saurait voir. Je lui explique poliment que je n’y vois rien, car il y a de la buée sur les verres. Elle ne veut rien savoir et m’explique que je dois juste relever le masque plus haut pour y placer les lunettes dessus… J’abandonne toute tentative de réplique, me contentant de visualiser le ridicule de la situation.

Cet à cet instant précis que l’oppression originelle se transforme en nausée existentialiste. Je tente de faire quelques mètres supplémentaires, mais impossible. Cette personne m’oblige à boucher le seul trou par lequel j’arrive encore à sentir l’air libre. Je ne lui en veux pas, ce sont les ordres et elle fait probablement de son mieux en ces temps difficiles. Mais enfin ? Qui vous dit que le client précédent n’a pas remis son slip à l’endroit juste avant de toucher le même bouquin ? Il n’a pourtant pas de masque sur les mains ?

Impossible de faire un pas de plus. Une sourde rage me conduit directement vers la sortie. J’ai touché le cuivre, la lampe s’est allumée, les bouquins ne me reconnaissent plus. Fin du monde d’avant.

Crépuscule au terril des Hiercheuses à Marcinelle

Le monde d’après…

L’autre est devenu l’ennemi. Impossible de fuir, c’est mondial. Où que tu ailles, tu seras suspect. Tu iras au resto ou au ciné comme dans une salle stérile d’hôpital. La rage persiste, car l’horizon est flou et ni les discours rassurants des virologues coiffés comme des as de pique, ni les politiques à la tête du pays au raisonnement froid et calculateur, ni les zélateurs de toutes les bonnes causes, frisant parfois la niaiserie absolue ou le complotisme pavlovien n’arrivent à me rassurer. Où est le sens de tout ça ? Tout autour de moi, certain.e.s font sauter un fusible, d’autres versent lentement dans un monde parallèle, d’autres encore s’effacent dans le brouillard épais du confinement. Personne ne sait. Qu’on le veuille ou pas, ce qui nous arrive est traumatisant.

Porter un masque n’est pas ce qui me dérange car c’est un geste indispensable et une preuve de bienveillance envers autrui. Non, c’est ce climat extrêmement anxiogène avec toutes les interrogations qu’il a fait naître sur notre avenir. Arriver à enfermer des millions de personnes en deux jours même pour une bonne raison, n’importe quel dictateur en rêverait. Pour des tas de mauvaises raisons, mais c’est possible.

Une décision s’impose : je dois me sauver pour me réfugier vers un nouveau territoire. Une contrée encore libre. Le seul endroit où il est encore possible d’oublier ce cauchemar pour un temps. La Nature. Pas facile, car elle trinque aussi. Pour d’autres raisons, plus graves encore. Mais ça, peu encore veulent en prendre la vraie mesure. Faute de concerts, de musique, de rassemblements festifs, des alternatives s’imposent. Les miennes seront vertes et photographiques. Plus que jamais, l’envie de fixer les visages, les corps est intense.

Bref, j’ai trouvé mon royaume, il est peuplé de fougères, d’herbes fines, de mousses, d’écorces, de cimes, d’ombres et de lumières primales, de ruissellements rassurants, de créatures volantes, rampantes et parfois bruyantes. J’espère qu’il sera le théâtre de nouvelles convivialités, de nouveaux rêves, de nouveaux départs et d’une bienveillance où les sourires ne seront pas censurés. Et les narines non plus.

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