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La moustache

Une expérience sociale à base de kératine

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Les manifestations de la vacuité de notre temps, les coups du sort fâcheux et les déconvenues émotionnelles se suivent comme les nuages de la caravane d’averses froides traversant cet été saturnien. Pour égayer mon esprit alourdi, je me suis laissé aller à une petite touche de fantaisie. Une expérience faciale se situant entre l’observation anthropologique et la réalisation d’une interrogation esthétique larvée.

À l’inverse du roman homonyme d’Emmanuel Carrère dans lequel un homme rase sa moustache inamovible en ne disant rien à personne et se désespère jusqu’à la folie ultime qu’aucun membre de son entourage ne le remarque, j’ai décidé de laisser pousser la mienne. Restrictions sociales pour raisons sanitaires aidant, l’effet de surprise est assez réussi.

Une simple petite moustache, pas un buisson gaulois comme celles d’Henri Dès, de Georges Brassens ou de Jean Rochefort. Il est vrai que pour ce dernier, l’attribut, combiné à un regard de saphir et une classe peu commune lui donnait quand-même l’air d’être le plus british des français. Pas trop large, pas trop étroite, pas trop épaisse, pas trop haute.

Très vite un petit rituel à base de mousse en gel et de lames de rasoir s’installe. Très vite aussi une suite soutenue de petites coupures me font ressembler à une marionnette de Tim Burton fabriquée par un parkinsonien, mais à force, le geste se fait plus précis et la chose s’affine et s’équilibre. Me voilà fin prêt à dévoiler ce nouveau fascinant faciès en société (répéter dix fois sans se tromper).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les réactions furent très colorées. D’emblée, je peux confirmer que le port d’une simple moustache, modèle américain est plus clivant que celui des cheveux gras, d’une chienne coupe bol ou d’une barbe hipsteroïde néo-léopoldienne du Haut-Katanga. Peut-être à égalité avec la coupe mulet.

Alors que je me voyais déjà en Errol Flynn, Clarke Gable ou John Cleese, plusieurs personnes d’un naturel traditionnellement placide et bienveillant semblaient me voir dans le pire des cas comme un concentré d’Hitler, de Saddam Hussein et de Marc Dutroux. Pour d’autres, l’effet aurait été le même que si j’avais étalé un crotte de chat entre la bouche et le nez.

Du regard gêné à l’injonction acérée, une telle manifestation de ce que l’on peut appeler de la moustachophobie caractérisée ne laisse pas de m’interpeller longuement. « C’est ridicule ! », « Oh, va couper ça ! », « Remets ton masque ! » et j’en passe.

Après réflexion et dans le souci d’approfondir l’analyse, plusieurs hypothèses me viennent à l’esprit.

La première : un coup de canif à l’habitude. Voir subitement l’image intangible d’une figure connue se transformer en Zorro de l’entre-Sambre-et-Meuse pourrait ébranler le confort mental des plus conservateurs.trices d’entre nous.

La deuxième, dictée par l’industrie pornographique depuis quarante ans : cette haine du poil faisant ressembler certains attributs sexuels adultes à des chats sphinx pré-pubères remonterait-elle jusqu’au-delà du menton ? Mais alors, pourquoi une barbe négligée de trois jours passe-t-elle inaperçue ? Du moins chez les hommes ?

La troisième : une projection psychanalytique d’un quelconque aïeul sur ma personne laisserait-elle croire que j’aurais violé une part de l’imaginaire familial ? La moustache, c’est bien, mais uniquement en sépia ou à la maison de retraite !

La quatrième : un traumatisme d’enfance quand l’vî mononk à la voix d’un moteur diesel, au poil jaune aussi chargé de goudron qu’une plage bretonne après le naufrage de l’Exxon Valdez symbolisait ces interminables premiers janvier noyés de cafés, de gouttes, de galettes écœurantes et de bises mouillées ? Ou l’inverse.

1914 - Maurice, l'arrière grand-père à la mode belle-époque et sa fille

La cinquième : une apparence assimilée à un artifice anachronique et ridicule de farces et attrapes ? Un accessoire de théâtre ravivant le drame quotidien de n’être jamais pris au sérieux quoiqu’on dise, quoiqu’on fasse ?

La sixième : une incongruité phonétique. Mousse tache. Tache de mousse. Contrairement au pataud et confortable « Barbe », en ces temps d’hygiénisme forcené, ce mot français ne fait pas propre. Peut-être serait-elle mieux acceptée si elle portait un autre nom ? « Tu as vu, il a laissé pousser un daim ! » ou « Elle est classe ton exokératine.», ça claque ça ! D’un autre côté, il faut bien admettre que le pauvre « Rouflaquette » est encore moins bien loti.

La septième : un léger côté latin, voire exotique dénotant avec la vision du sapiens occidentalis sédentarisé et aseptisé, un rappel de contrées où son port est encore perçu comme un attribut viril old fashion. Une impression de se retrouver dans un salon de coiffure men only tapissé de vieilles photos ringardes et défraîchies ? Un tête de gondolier perdu dans le nord ?

Peut-être y en-a-t-il d’autres ? Ou est-ce tout simplement ma tête qui ne convient pas ? Dans ce cas, un pass-moustache ne devrait-il pas être établi pour savoir qui peut ou ne peut pas en porter ?

Des réactions positives, il y en a eu aussi. Quelques « Ça te va bien » et « T’es trop classe ! ». Je retiendrai particulièrement cet élan chaleureux d’une connaissance qui m’a pris dans ses bras, débordant de joie et ne trouvant plus les mots pour exprimer son émotion et me dire tout le bien qu’elle pensait de mon allure. Pas de joie narcissique de ma part, mais un étonnement certain devant ce contraste par rapport aux austères réactions précédentes.

Finalement et contrairement au roman de Carrère, l’histoire ne se termine pas de manière tragique. La moustache est toujours là. Pour l’automne, j’hésite encore à tester le plug nasal ou les chaussettes en pneus. Ceci dit, je dois bien admettre qu’en guise de fantaisie, je me retrouve avec une grave question morale : faut-il dissocier l’homme de la moustache ?

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